Gouvernements Libres ou Anarchie?

Murray Rothbard, dans son introduction à la version anglaise de La Production De Sécurité, note que cet article est la première exposition dans l'histoire humaine de ce qu'on appelle maintenant "anarcho-capitalisme", même si son auteur Gustave de Molinari n'utilise pas cette dénomination, et qu'elle l'aurait probablement mis mal à l'aise.

Quand on dit "anarcho" à une personne normale, ce mot évoque une société sans loi ni ordre où chacun fait ce qui lui plaît sans respecter les autres. Est-ce donc là ce que Gustave de Molinari appelait de ses vœux? Lui, l'économiste libéral fervent défenseur du droit de propriété? Sans doute pas.

Le lien entre Molinari et l'anarchie, s'il a une certaine validité logique, repose sur un subtil point de détail théorique qui échappe aux non-spécialistes et qu'il convient d'élucider ici.

Un gouvernement est une institution chapeautant un ensemble d'individus qu'on appellera ses ressortissants. Le gouvernement protège ses ressortissants des agressions commises contre leur vie et leur propriété. En plus de cette protection, il offre un service de réparation contre les agressions qu'il n'a su prévenir, et arbitre les disputes entre ses ressortissants. En cas de dispute entre ressortissants de deux gouvernements différents, les deux gouvernements s'entendent à leur niveau pour trouver une solution, puis font redescendre les résultats de l'arbitration auprès de leurs ressortissants respectifs.

Tous ces services fort utiles ne sont pas fournis sans contrepartie. Ces contreparties sont de deux types différents. Premièrement, il y a l'obéissance aux contraintes imposées par le gouvernement. Le gouvernement publie une liste des comportements qu'il autorise et n'autorise pas de la part de ses ressortissants, et des punitions qu'il leur infligera en cas de violation de ces règles. En cas de conflit entre le gouvernement et un de ses ressortissants, c'est le gouvernement qui arbitre. Deuxièmement, il y a un coût financier qui doit être payé par le ressortissant à son gouvernement. Son montant est fixé par le gouvernement lui-même.

En outre, un gouvernement peut offrir des services annexes qui sortent de ses fonctions centrales de protection et d'arbitration. Il peut même publier des règles imposant à ses ressortissants d'utiliser lesdits services annexes. On pense notamment aux services de santé, d'éducation et de caisse de retraite, mais il peut y en avoir autant que le gouvernement décide d'en rajouter.

Jusqu'ici, cette définition n'a absolument rien de surprenant. Elle devrait être acceptable par tous, de l'homme de la rue au plus érudit théoricien de la chose politique, qu'il soit étatiste ou non.

Etant données toutes les prérogatives dont jouissent les gouvernements vis-à-vis de leurs ressortissants, l'une des questions les plus cruciales est: à quelles conditions puis-je m'affranchir de mon gouvernement?

Notons immédiatement que s'affranchir d'un gouvernement sans en rejoindre un autre n'est pas une option particulièrement viable. Elle reviendrait effectivement à se couper de la société des hommes et à vivre comme une bête sauvage dans son trou. Ce serait terriblement dangereux, car étant ainsi dénué de protection supérieure on ferait une cible parfaite pour tous les coups bas. Nous nous concentrerons donc sur la question la plus intéressante, qui est: à quelles conditions puis-je m'affranchir de mon gouvernement pour m'affilier à un autre?

Levons immédiatement une ambiguïté: il ne s'agit pas ici de voter pour changer l'identité du chef du gouvernement. L'identité du chef (et de ses collaborateurs immédiats) n'est qu'une toute petite partie de ce qui rend un gouvernement attrayant ou non. Et de toute façon dans ce mode de décision collectif je n'ai qu'une chance infinitésimale d'être l'électeur-pivot qui fait basculer la majorité d'un camp à l'autre, à supposer que l'un des candidats dans la courte liste de ceux qui sont éligibles me plaise. En pratique c'est la majorité du reste des ressortissants qui m'impose l'identité du chef qu'elle préfère. Ce dont il s'agit ici est complètement différent: c'est de couper tout lien avec un gouvernement, ses agents et ses ressortissants afin de se lier avec un autre gouvernement, ses agents et ses ressortissants.

Voici maintenant la distinction cruciale. Il existe deux types de gouvernement: 1) les gouvernements libres; et 2) les gouvernements monopolistiques. La différence entre les deux est qu'un gouvernement monopolistique exclut tous ses concurrents d'un territoire donné, donc si on veut en changer il faut déménager. Alors qu'un gouvernement libre accepte la compétition d'autres gouvernements sur le même territoire, donc on peut en changer sans déménager. C'est tout.

Un gouvernement monopolistique s'appelle un état. Quand Murray Rothbard se définit comme anarcho-capitaliste, il veut dire qu'il est contre l'état, c'est-à-dire qu'il objecte à ce qu'un gouvernement devienne monopolistique. Il n'est absolument pas contre les gouvernements libres, bien au contraire! C'est d'ailleurs ce que l'épithète capitaliste suggère au lecteur averti, car du libre jeu du marché émergeront des structures complexes capables de répondre aux besoins de protection et d'arbitration émanant de la population... en d'autres mots, des gouvernements libres.

Seulement voilà, quand on dit "anarcho", l'homme de la rue comprend-il bien que Rothbard veut empêcher tout gouvernement libre d'imposer son monopole sur un territoire donné, ou fait-il l'erreur de croire que Rothbard est opposé à toute ce qui ressemble de près ou de loin à un gouvernement avec les contraintes afférentes?

Moi, je m'exprime plus clairement: je prends fermement position en faveur des gouvernements, mais des gouvernements libres. Molinari et Rothbard ont la même position, quoiqu'ils l'expriment à leur manière. Mais les anarchistes qui sont contre toute forme de gouvernement, qui sont même contre un gouvernement se laissant concurrencer par d'autres gouvernements sur le même territoire, n'ont rien de commun avec nous.

Je veux libérer les gouvernements du monopole territorial, pas les abattre.

2 commentaires:

Nicolas a dit…

Je suppose que si l'on considère un territoire dont le gouvernement peut être librement choisi, alors on peut créer sans problème son gouvernement sans que personne ne s'y oppose, même s'il ne regroupe comme ressortissant que le créateur ?
Dans ce cas, que se passe-t-il si chacun créé son propre gouvernement ? On tombe dans un territoire sans Etats.

Gallatin a dit…

Bonne question. Ceux qui créent un gouvernement dont ils sont les seul ressortissants seront pénalisés par le libre jeu du marché. Qui voudra employer un type qui n'obéit à aucun "gouvernement libre" connu? Même aujourd'hui, emploieriez-vous un type qui n'a été éduqué dans aucune école ou université connue? Eh bien c'est pareil. En haut du CV, il faudra mettre à quel "gouvernment libre" on souscrit, et bonne chance à ceux qui voudront jouer aux petits malins. On les regardera comme on regarde aujourd'hui l'adhérent d'une secte étrange.

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